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Sara Grossert, les habits de mémoire

 

     Sara GrossertDans les entrelacs d'un tissu, se cachent les flux et les reflux de nos existences. Nos vies en rubans, en collerettes, en apothéose et en discrétion. Nos vies de reprises, de méprises, d’exaltation ou de silence.

     Une robe affirme sa présence, esquisse la possibilité d’habiller des récits, de revêtir une destinée, de tisser un devenir. Cette robe, quelque soit l’angle choisi pour l’appréhender, s’impose comme une évidence. L’équilibre des formes, la justesse des lignes, la précision de la coupe. Parure évadée d’un boudoir magique. Etoffe éclairée de l’intérieur, incandescence dans le corridor aveugle de l’époque. Le plaisir rétinien, la technicité, ne sont pas les seules perspectives de l’œuvre. Rapprochons-nous et interrogeons les fibres, la pulpe, la chair de la robe. Films plastiques subtilement torsadés, agrafes, tiges métalliques. La structure est un squelette élégant, une carcasse défunte dont le charme opère dans la lumière. Sur les vertèbres de fer, sont aposés un épiderme délicat, les écailles d’une sirène et la peau d’une chimère. Sacs de course recyclés, scories contemporaines. Métamorphoses.

      Une œuvre d’art ne se contente pas de beauté, elle exige de nos regards, une reconstruction, une vision active, créatrice. De même, la dignité ne peut se feindre, elle est présente ou son abscence est mortifère. La dignité s’avance, en traînes de justice, de justesse.

      Cette robe a été confectionnée lors de plusieurs ateliers, auxquels participaient des hommes et des femmes dont l’exil était le dénominateur commun. Ces femmes et ces hommes ont une histoire, tissée d’arrachements, de bonheurs précaires, de cauchemars éveillés et de rêves en suspens. La robe est un écho de leurs voix, un surgissement de leurs mémoires.

      Comme les ex-voto de bagnards, les obus gravés par les fantassins des tranchées, cette robe échappe à l'identité fade de l’objet culturel. C’est une œuvre née d’un élan commun, un palimpseste collectif, une quète de sens, vibrante, vivante.

      La création de Sara Grossert est une piste aux étoiles, arpentée par des astres de peine, des constellations que nous pensions éteintes et qui pourtant nous guident vers les points cardinaux, essentiels, de l’humain. Une création face aux verrous, aux cadenas des préjugés, aux sarcasmes de la mort. Œuvre au noir. Alchimie des fibres. Le noir du deuil, l’ombre du sépulcre. Le noir des révoltes, le drapeau des canuts, l’étendard des soleils andaloux. Le noir que Léo Ferré disait en « berne sur l’espoir », le noir que Pierre Soulages interroge depuis plus d’un demi-siècle et qui n’a pas livré ses ultimes secrets. Le noir qui est lumière.

      Au centre de la robe, sur le bustier, un cœur rouge. L’engagement est total, des ciseaux, de l’agrafeuse, de l’aiguille, de l’échange. Un artiste engagé, c’est d’abord un être qui ne s’économise pas, qui ne marchande pas sa générosité. La démarche de Sara Grossert se situe à la jonction de l’esthétique de Soi et du soucis politique de l’Autre, c’est une démarche éthique, une œuvre morale. Relevons les yeux. Sur les murs, des cadres de bois et d’aluminium. Des mains tracées au fusain. Le trait est d’une parfaite maîtrise, il évoque les grandes heures de l’Académie — la morbidesse des carnations, la rugosité des phalanges, sont rendues avec maestria. Les mains ne sont pas figées. Elles palpitent encore de gestes, de désirs. Elles sont tendues vers un effort invisible, une tâche d’elles seules connue.

      Les mains observent la robe. Sœurs des étoffes, les mains trament des tapisseries de gestes, des chorégraphies d’aubes anciennes et de jours nouveaux. L’œuvre de Sara Grossert est exemplaire. Elle montre le possible d’un art puissant qui s’accomplit dans la solidarité. Un art pour les morts et pour les vivants. Pour ceux qui partent et celles qui restent. Un art frontalier de l’abîme, familier de la joie. Un reflet de notre temps, un repli de nos peaux.

 
JULIEN DELMAIRE.
Avignon, octobre 2014.